extraits

Extrait de "Des mots pour le rire"

...Excusez-moi d'être aussi vieux.
Vous pouvez rigoler, ça vous arrivera aussi. Mais Dieu soit loué, vous n'y croyez pas encore. Moi non plus je n'y croyais pas. Je pensais que les vieux avaient toujours été vieux, qu'ils formaient comme une race. J'en croisais dans certains villages à des années d'intervalles et je croyais qu'il s'agissait des mêmes. Mais non. Ce n'étaient pas les mêmes. Il y a comme un renouvellement de vieux, un apport de sang neuf, il y a des vieux qui viennent de devenir vieux. Il y a de jeunes vieux. Les vieux vieux sont morts, eux. Ils en avaient assez d'être vieux, les autres aussi d'ailleurs de les voir de plus en plus vieux.
Moi ça va encore, je suis un jeune vieux pas envieux. Je commence seulement mon temps de vieux. Oh, je ne me fais pas d'illusions, ce ne sera pas une nouvelle jeunesse mais je vais vivre encore un bon moment j'espère, et mieux : de bons moments.
Je suis là devant vous ; devant vous vous avez une nouvelle vieillesse.
Et moi, devant moi, qu'est-ce que j'ai ?
Et moi, devant moi ?


Extrait de "La vie en raccourcis"

Légèreté innocente

J'étais là quand mes parents m'ont conçu, un peu dispersé c'est sûr, mais potentiellement là : une question de secondes. Conscient de la gravité de l'instant pour moi, je leur ai demandé de se concentrer sur ce qu'ils faisaient.
M'ont-ils entendu ? J'en doute. Ils semblaient emportés dans un autre monde, tout à leur bonheur, tout à leur échange à deux, ignorant complètement les conséquences de leur acte, sourds à mes attentes et à mes peurs.
Les défauts du corps et les faiblesses de l'âme, que je traîne depuis ma naissance, me confortent dans l'idée qu'ils ont fait cette chose, banale en somme mais originale ô combien pour moi, avec une certaine légèreté. Je ne leur en veux pas : ils étaient jeunes et innocents...
Mais tout de même, quelle légèreté !


Extrait d'"Anatole et son chat"

Alors qu'il balayait et qu'il voyait aller et venir la brosse du balai et ses touffes noires à chaque bout, Anatole pensa à son chat maigre et noir : sa tête et le bout de sa queue faisaient deux touffes pareilles à celles du balai.
Et si c'était son chat ?
Il se dit que peut-être, un jour de grande tristesse, il avait planté un grand bâton dans le milieu de son chat pour en faire un balai.
Il sentit remonter le long du manche jusque dans ses mains le frottement contre le sol du dos maigre de son chat et il ne put continuer. Il remit doucement le balai à sa place et partit à la recherche de son chat. Mais il se souvint alors qu'il était mort l'année d'avant et qu'il l'avait enterré au fond du jardin.
Il rentra dans la maison et s'assit pour rêver.


Extrait de "Les espaces perdus d'Antoine"

Le dimanche n'est pas un jour comme les autres. La grand-mère met son habit pour aller à la messe.
Antoine la voit d'abord se peigner. Elle dénoue le chignon qu'elle a derrière la tête : ses cheveux très longs tombent sur les côtés comme une gerbe libérée. Chaque fois c'est la surprise. Le chignon avait l'air définitif et voilà qu'il en sort cette gerbe. La tête penchée en avant, la grand-mère tient fermement sa chevelure de la main gauche et la brosse longuement de la main droite. Ensuite elle reconstitue le chignon peu à peu avec des tas d'épingles plantées ça et là et qui disparaissent dans la masse.
Ensuite elle met son beau caraco du dimanche et troque sa halatte habituelle contre une petite toque noire. Sa main veineuse et ridée tenant le missel, elle est prêteà monter la rue qui mène à l'église quand le troisième coup des cloches aura sonné. .

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